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LES HOMMES LIONS


SAGESSE AFRICAINE : LES HOMMES LIONS


Auteur : Virginie DJINGONE N.

"Tu es si désobéissante Madjimta ! " lui lança le vieux Ngarwalé.
"Un jour, les hommes-lions pourraient bien t'emporter."
- "Kaï Ngarwalé, mais qui sont les hommes-lions ?" demanda la fillette, avide d'en savoir plus.
A l'ombre du manguier, l'homme d'expérience s'allongea sur sa natte.
Il remua sa barbichette avant de caresser son crâne presque chauve, puis, dit d'un air songeur :
"Ma petite fille, l'histoire des hommes-lions est très longue, mais je veux bien te la conter si tu t'assois tranquillement et écoutes attentivement."
Madjimta Madjimta s'installa à côté du vieux et, curieuse, lui demanda de raconter.
Ngarwalé éclaircit sa voix puis commença :
"Dans le village de Nangkassa habitaient un homme, Tora, et ses trois fils.
L'aîné, le plus vigoureux, s'appelait Sangar,
le cadet, Masra
et le plus jeune, haut comme un sac de mil, se nommait Louba.

Ce jour là était le jour de la chasse. Leur mère, Sari, dont la peau luisante reflétait au soleil, avait préparé un sac de nourriture, très tôt le matin.
Sari Ce sac contenait de la viande séchée, du pain de mil, une gourde d'eau et quelques mangues.
Tora et Sangar, dont les muscles ressortaient, tenaient chacun une sagaie, "Ningueu", Masra portait un couteau de jet, "Myeun", sur son épaule et Louba, que l'on voyait toujours souriant, se chargeait de transporter le sac à provisions.
Ils quittèrent tous les quatre leur case et prirent le chemin de la brousse.
Ils traversèrent d'abord leur village.
Ils longeaient les cases qui avaient été fabriquées en terre séchée et en paille avec la plus grande habileté.
Soudain ils aperçurent le petit Adji, dont la renommée était d'être le plus beau garçon de Nangkassa.
Celui-ci s'efforçait d'apprendre une poésie que lui avait donnée son maître. adji
Au fait Madjimta, connais-tu maintenant ta récitation d'homme blanc ?
-"Euh... ! Non, kaï Ngarwalé. Mais je te promets de l'apprendre dès que tu auras fini ton histoire."
La petite, dont le sourire faisait ressortir ses dents nacrées, avait répondu le plus gentiment du monde.
- "C'est entendu, je continue.
Les chasseurs encouragèrent le petit et poursuivirent leur route.
Désormais, ils quittaient le village.

Le soleil ardent les rendait trempés de sueur, de grosses gouttes dégoulinaient sur leurs nez aplatis, et le sol chaud brûlait leurs pieds nus.
Lorsqu'ils arrivèrent près des champs, le jeune Louba rencontra son ami Alyo.
Ce garçon qui comprenait bien la culture de la terre, avait un jour planté des bonbons en espérant voir apparaître de jeunes pousses qui deviendraient plus tard des "bonbonniers".
Enfin, les villageois approchaient de la brousse.
Une fois parvenus à l'endroit idéal pour la chasse, Sangar et son père cherchèrent une antilope à pourchasser.
Ils se déplaçaient dans les hautes herbes, quand Sangar aperçut au loin une gazelle qui mangeait quelques plantes à l'ombre d'un "Kag-matt" (le néré).
Sa fourrure claire comportait deux belles rayures noires.
Tous les quatre coururent derrière l'animal.
L'antilope, effarouchée se mit à galoper.
Alors, Tora et Sangar, leur sagaie à la main, continuèrent de la poursuivre et les deux plus jeunes suivaient derrière. Tora
La méthode employée par les chasseurs consistait à pourchasser la bête jusqu'à ce qu'elle s'épuise, pour parvenir ainsi à la tuer.
Un véritable entraînement d'endurance !
Mais c'est alors que la chasse fut interrompue par une pluie torrentielle qui réduisait leur visibilité.
Les chasseurs ralentirent leur course en observant leur gibier qui s'éloignait vers le couchant.

Ils cherchèrent ensuite un endroit où se réfugier.
Louba aperçut un refuge assez éloigné.
Il s'agissait d'une sorte de petit hangar à peine visible à cause de l'aspect grisâtre alentour que donnait la pluie.

Tous les quatre se précipitèrent vers la cabane en traversant des mares d'eau, dues aux imperfections du sol de campagne.
Ils parvinrent enfin sous l'abri.
Celui-ci était tout en paille dure soigneusement tressée.
Les chasseurs, trempés jusqu'aux os, s'assirent sur le sol de terre.
Les plus grands déposèrent leurs armes et Louba en fit de même avec le sac à provisions.
Le père sortit la nourriture puis ouvrit le sachet qui contenait la viande séchée.
Sari, qui l'avait préparée, y avait rajouté un peu de piment et de sel.
Tora distribua à chacun un morceau de pain de mil.
Les quatre réfugiés se régalaient.
La viande fondait dans leur bouche en laissant une légère saveur piquante qui disparaissait grâce au goût farineux du pain encore moelleux.
Ce festin leur donna envie de boire, alors chacun se jeta sur la gourde d'eau pour apaiser sa soif.
Le petit Louba qui n'avait pas pu beaucoup boire à cause des plus grands, avalait les gouttes d'eau qui traversaient le toit de paille de l'abri.
Il n'écoutait pas son père qui le prévenait des coliques, car il est vrai que Louba avait souvent cette maladie.

Cabane Ah... ! (le vieux bailla tout en parlant), les qua...tre ré...fu...giés m....."

- "Kaï Ngarwalé !" cria Madjimta. "Ce n'est pas le moment de t'endormir.
Raconte-moi l'histoire jusqu'au bout."
Le vieux venait de s'assoupir.
Le cri de la petite fille le fit sursauter.
Il écarquilla ses yeux qui étaient devenus un peu rouge et dit :
- "Où en étais-je ?"
Après avoir réfléchi quelques secondes, il repris :
- "Ah, oui ! Les voilà qui dégustaient tranquillement les mangues bien mûres dont le jus dégoulinait sur leurs mentons.
Tous quatre restaient tête baissée et ne lâchait des yeux le délicieux fruit.
Dehors, il pleuvait toujours autant.
Soudain,
le père entendit un petit bruit provenant des feuillages situés près de l'abri,
alors il releva sa tête.

De chaque côté du refuge surgirent deux lions, dont les longs poils tombaient sous le poids de la pluie et atteignaient presque le sol ; puis un troisième apparut.
Le visage des réfugiés devenait livide.
Les enfants qui n'avaient jamais vu de lions restaient figés.
Les trois bêtes pénétrèrent dans la cabane. Elles voulaient, tout comme Tora et ses enfants, se protéger de la pluie.
Les quatre occupants, effarés, n'osaient pousser un cri.
Tora fut surpris par l'apparence de ces fauves.
Ils étaient différents des lions que l'on avait l'habitude de rencontrer dans la brousse.
En effet, leurs yeux, leurs regards, ressemblaient étrangement à ceux des hommes.
En observant leurs pattes, il pouvait distinguer cinq orteils.
Oui, cinq gros orteils velus.
C'est alors que le père se remémora les paroles du sage du village de Makada.
Ce dernier l'avait informé de l'existence de sept hommes qui vivaient dans la brousse.
Ils se transformaient en "bbol" (lion) lorsqu'ils voulaient chasser.
Lion Ils pouvaient devenir féroces, plus forts, pour tuer des animaux voire des hommes dont ils souhaitaient se venger.
Ils assassinaient aussi tout individu qui dévoilerait leur secret, car personne ne devait savoir que ces hommes pouvaient se métamorphoser en lions.
Tora réfléchit.
Il pensait qu'il pourrait peut-être, d'un effort titanesque, lutter contre eux avec les armes qu'il possédait.
Mais avant tout, il voulait sauver ses enfants.
Les lions regardèrent les quatre êtres effrayés sans avoir l'air vraiment féroce.
Puis, ils s'allongèrent en face d'eux, après s'être secoués brutalement afin que leurs fourrures sèchent plus vite.
Le père inventa une feinte pour que ses fils puissent s'échapper.
Il regarda le plus jeune avec des yeux exorbités et lui dit :
- "Ecoute Louba. Va nous chercher un peu de bois pour que nous puissions faire du feu. La nuit commence à tomber, il faudrait éclairer cette pièce et nous réchauffer." Louba qui n'avait pas compris la ruse du père répondit : - "Non ! Papa, je ne veux partir sous la pluie et puis de toute façon le bois est mouillé dehors. En plus, il ne fait même pas froid ici." (Ngarwalé imitait admirablement les voix de chaque personnage). Le père insista, mais le petit refusa de sortir. Il préférait rester avec les lions qui ne l'effrayaient plus désormais. Ils paraissaient calmes et inoffensifs. Louba ne se souciait guère du danger. Alors, Tora demanda à son fils cadet :
- "Masra, toi, veux-tu nous rapporter du bois ?
- "Oui Papa".
Le brave enfant compris immédiatement le danger qui s'exprimait à travers le regard de son père et il obéit.
Il fuit sous la pluie et ne revint pas.
Les lions qui étaient sur le point de s'assoupir jetaient de temps en temps un regard furtif sur les trois chasseurs.
sangar C'est alors qu'un peu plus tard, Tora dit à Sangar :
- "Mon fils, va donc voir ce que fait ton frère.
Ce n'est pas normal, il n'est toujours pas revenu. Il a certainement besoin d'aide. L'aîné, obéissant, partit aussitôt et ne réapparut plus.
Le père jouait tellement bien le jeu que les trois animaux ne percevaient pas sa ruse.
Il faisait nuit noire, quand Tora dit à son troisième fils :
-" Louba, je ne sais pas ce que font tes grands frères mais je commence à m'inquiéter.
Cours donc voir pourquoi ils mettent autant de temps pour aller chercher du bois.
Le petit qui n'avait toujours pas saisi et qui désobéissait sans arrêt répondit :
-" Papa, je veux rester là. Masra et Sangar vont bien finir par revenir.
Le père insista :
-" Tu ne veux vraiment pas partir à leur recherche." -" Non... !!!" Répliqua Louba. - " Bon, je m'en vais les chercher !" affirma Tora.
L'homme, après avoir jeté un dernier regard sur son fils, s'enfuit dans la brousse.
Un léger sourire se dessina sur le visage du garçon, qui voyait son père disparaître sous la pluie.
Tora laissa son enfant entre les mains des hommes-lions et ne revint jamais.
-"Kaï Ngarwalé, qu'est-il advenu du petit Louba ? demanda Madjimta l'air inquiète. -" On n'en a plus jamais entendu parler.
Vois-tu ma petite Madjimta, Louba n'était pas sage.
Un enfant sage doit savoir lire dans les yeux de ses parents, percevoir le danger à travers leur regard.
Il comprend alors que ce qu'on lui recommande de faire ne peut être que pour son bien.
La sagesse est le fruit de la compréhension et du respect.
On l'acquiert en grandissant et elle est indispensable pour faire face à certaines situations que l'on rencontre tous les jours.
Il ne faudra jamais que tu t'en départes une fois que tu la possèderas.
Je sais que si tu as bien saisi mon histoire, tu deviendras vite une jeune fille sage."
Soleil couchant Le vieux Ngarwalé observa le soleil couchant, couleur de braise, devant lequel cheminaient quelques nuages fins qui disparaissaient progressivement ; puis le vieux se mit à bailler.
La petite Madjimta regarda son visage en considérant ses yeux rouges et bordés de cernes.
Elle lui dit alors :
-" Je vois que tu veux dormir et que tu souhaiterais que je rentre chez moi, car il commence à être tard."
-" Ah ! Tu as tout compris ma petite fille. Te voilà devenue presque sage désormais."

Ngarwalé dort La fillette se pencha sur le front de l'ancien et l'embrassa en lui murmurant "Ndog-rang"(un autre jour, au revoir).
Elle releva sa tête brusquement, car elle fut étonnée par une brûlure située dans le bas du coup du vieux.
Celle-ci sortait de l'ordinaire.
En effet, elle avait la forme d'une patte de lion composée de cinq gros orteils. Madjimta pensa que le vieux Ngarwalé faisait peut-être partie de la tribu des hommes-lions. Sans se poser plus de questions, elle courut vers sa case.
La fillette oublia bientôt la mystérieuse marque qu'elle avait découverte, mais elle garda dans son esprit l'histoire sage du vieux Ngarwalé.

(Conte Mango raconté par Samuel et écrit en français par Virginie Djingone NODJIADJIM)

Avec ce conte Virginie a obtenu 1 er Prix " Les Nouvelles" des Collèges de Haute Normandie - 1996 -

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